lundi 15 octobre 2018

Saint Bernard "2 en 1" - Louis Bréa, Retable de Saint Nicolas (1500) - Cathédrale de Monaco (2/3)


Sur la partie gauche du Retable de Saint-Nicolas, Louis Bréa peint
en haut : saint Jean-Baptiste à côté de l’ange Gabriel ;
en-dessous d’eux : saint Michel (aux cheveux blonds) et saint Stéphane ;

 et à gauche, de haut en bas : sainte Barbara, saint Bernard, sainte Claire et sainte Dévote.


 Le fait que saint Jean-Baptiste apparaisse à côté de l’ange Gabriel (peint dans la scène de l’Annonciation - voir ici) 
rappelle que cet archange a annoncé la naissance de Jean à son père, Zacharie :

« Alors un ange du Seigneur apparut à Zacharie, et se tint debout à droite de l'autel des parfums. Zacharie fut troublé en le voyant, et la frayeur s'empara de lui. Mais l'ange lui dit : Ne crains point, Zacharie ; car ta prière a été exaucée. Ta femme Élisabeth t'enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean. […] Je suis Gabriel, je me tiens devant Dieu ; j'ai été envoyé pour te parler, et pour t'annoncer cette bonne nouvelle »
[Luc 1. 11-13, 19]


Les mots écrits sur la banderole que tient saint Jean-Baptiste,
ECCE AGNUS DEI, ECCE QUI TOLLIT PECCATA MUNDI,
font référence à un autre texte des Évangiles :

« Le lendemain, il vit Jésus venant à lui, et il dit :
VOICI L'AGNEAU DE DIEU, QUI ENLÈVE LES PÉCHÉS DU MONDE. »
[Jean 1. 29]


Dans le coin en haut à gauche est représentée sainte Barbara ou Barbe la grande martyre, morte en 306 ap. J.-C. 
La tour à trois fenêtres que sainte Barbe tient dans sa main gauche rappelle sa légende.

Furieux car sa fille, Barbe (ou Barbara, en grec et en latin), décide de se consacrer au Christ, son père l’enferme dans une tour à deux fenêtres. 
Barbe fait percer une troisième fenêtre à la tour pour représenter ainsi la Sainte Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit). 
Même sous torture, elle ne renonce pas à la foi chrétienne et, après maints supplices, elle est décapitée par son père.

Comme tous les saints martyrs (voir sur ce retable aussi saint Stéphane), 
sainte Barbe porte dans sa main une branche de palmier : la palme du martyre.


Pour saint Bernard, Louis Bréa fusionne en une seule image deux personnages :
saint Bernard de Clairvaux et saint Bernard de Menthon.

Saint Bernard de Clairvaux, alias Bernard de Fontaine (1090-1153), est le fondateur, à l’âge de 25 ans, de abbaye cistercienne de Clairvaux en Champagne. Ici il impose une discipline sévère, loin de tout faste, pour « que rien ne détourne l’œil de Dieu », selon ses dires. 
En 1128, lors du concile de Troyes, Bernard de Clairvaux joue un rôle important dans la rédaction des règles de vie des Templiers.

Louis Bréa représente saint Bernard de Clairvaux avec sa crosse d’abbé et 
portant la coule - vêtement très ample, à longues manches - de couleur blanche, spécifique aux cisterciennes. 
Le saint tient dans sa main un livre entrouvert, signe de sa grande érudition.

À noter que dans l’iconographie de Bernard de Clairvaux, le saint porte habituellement « sur la main gauche une église — ou une châsse d'orfèvrerie — symbole de la fondation de Clairvaux » [1].


En plus, un petit diable noir, accroché en bas à la crosse du saint, fait référence à saint Bernard de Menthon.


Saint Bernard de Menthon (1020-1081), né à Menthon, sur le bord de lac d’Annecy, est celui à qui on attribue 
l’édification en haute montagne de deux refuges pour les pèlerins qui traversaient les Alpes pour arriver à Rome : 
le Grand-Saint-Bernard et le Petit-Saint-Bernard. Même si cette attribution donne lieu à de nombreuses discussions [2], 
saint Bernard de Menthon est considéré comme le Saint patron des montagnards et des alpinistes.

Le fait que saint Bernard de Menthon soit représenté avec un diable enchaîné à ses pieds rappelle la légende selon laquelle les démons du col de Mont-Joux (Joux, alias Jupiter ; aujourd’hui, col du Grand-Saint-Bernard) « prélevaient une dîme constituée d'un pèlerin sur dix, qu'ils emportaient pour le dévorer » [2]. Au moment où saint Bernard arrive près de la statue de Jupiter érigée à l’époque au sommet du Mont-Joux, le diable veut s'emparer de lui. Saint Bernard lui jette alors autour du cou son étole qui se transforme en chaîne. Le diable du Mont-Joux est anéanti et saint Bernard détruit la statue de Jupiter.

La représentation "2 en 1" de saint Bernard réalisée par Louis Bréa
fusionne donc l’image de saint Bernard de Clairvaux, avec sa crosse d’abbé et la coule blanche de moine cistercien, 
avec celle de saint Bernard de Menthon, dominant un diable enchaîné.


Ce cas ne reste pas unique et d’autres « représentations mêlées », ultérieures à celle de Louis Bréa, sont signalées, d’autant plus qu’avec le temps, « la réputation de saint Bernard de Clairvaux a surpassé celle de son homonyme » [3]. 
Mais le diable enchaîné accompagne toujours saint Bernard de Menthon.

Der Teufel steckt im DetailLe diable est dans les détails.
Saint Bernard – aussi...


Bibliographie sélective

[1] - Salet Francis. L'iconographie de saint Bernard à Clairvaux. In: Bulletin Monumental, tome 113, n°2, année 1955. p. 134;
https://www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_1955_num_113_2_8181_t1_0134_0000_1
[2] - Lucken Christopher. Exorciser la montagne. Saint Bernard de Menthon au sommet du Mont-Joux. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 34ᵉ congrès, Chambéry, 2003. Montagnes médiévales. pp. 99-120;
https://www.persee.fr/doc/shmes_1261-9078_2004_act_34_1_1850
[3] - https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_de_Menthon